Avec sa mise à jour de mai, le projet open source de domotique poursuit sa croisade contre l’obsolescence programmée du smart home. Au menu : RF natif, ports série déportés sur le réseau, refonte ergonomique en profondeur, et une documentation qui change la donne. Tour d’horizon.
Une stratégie qui se précise : prolonger la vie des objets bêtes
Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir un projet open source s’attaquer méthodiquement, mois après mois, à des problèmes que l’industrie a longtemps préféré ignorer. La version 2026.5 de Home Assistant, sortie le 6 mai et déjà arrivée au patch 2026.5.3 le 19 mai, est l’illustration parfaite de cette ligne directrice.
Le mois dernier, l’équipe pilotée par Franck Nijhof et adossée à l’Open Home Foundation faisait entrer l’infrarouge comme citoyen de première classe dans la plateforme. Ce mois-ci, c’est au tour de la radio fréquence sub-GHz (315, 433, 868 et 915 MHz). Et la promesse est limpide : votre volet roulant motorisé de 2008, votre porte de garage RF, vos prises radiocommandées de baie vitrée, votre hotte aspirante Novy au plafond, votre guirlande Honeywell de Noël — tous ces objets dits « bêtes » n’ont plus besoin d’être remplacés pour entrer dans une logique d’automatisation.
C’est un message politique autant que technique. Au moment où chaque constructeur essaie de vous fourguer une nouvelle prise Wi-Fi pour remplacer celle qui marche très bien depuis dix ans, Home Assistant prend méthodiquement le contre-pied : garde ton matos, on s’occupe du reste. La Fondation parle de sustainability, et pour une fois ce n’est pas un mot creux collé sur un communiqué marketing.
RF natif : comment ça marche, concrètement
La nouvelle intégration Radio frequency ne s’installe pas directement. Elle joue le rôle d’une plateforme d’entités, exactement comme l’IR le mois dernier. D’autres intégrations s’appuient dessus pour envoyer des commandes à votre place, et vous choisissez simplement quel émetteur utiliser.
Deux émetteurs sont compatibles dès la sortie :
- ESPHome avec un module sub-GHz, typiquement un CC1101 à une dizaine d’euros, câblé sur un ESP32. La documentation ESPHome détaille pas à pas le montage. Pour les bricoleurs, c’est la voie royale.
- Broadlink RM4 Pro — la seule unité de la gamme RM4 à embarquer du RF, mais limitée à 433 MHz. Si vous en avez un qui dormait dans un tiroir, il vient de reprendre du service.
Du côté des intégrations « consommatrices », deux arrivent en même temps : Honeywell String Lights (les guirlandes lumineuses pilotées par leur petite télécommande RF) et Novy Cooker Hood (hottes de cuisine au plafond, dont l’unique interface utilisateur d’origine est… une télécommande perdue dans un tiroir). C’est anecdotique pris isolément, mais le geste fondateur est là : chaque nouvelle intégration RF construite à partir d’aujourd’hui fonctionnera avec tous les émetteurs présents et futurs. L’effet de réseau classique des plateformes ouvertes.
Et un teaser à peine voilé : Nabu Casa, partenaire commercial de la Fondation, planche sur un device nommé Project Blast qui combinera IR et RF dans un boîtier unique. La nouvelle plateforme RF est explicitement présentée comme la fondation logicielle qui rend ce produit possible.
Ports série sur le réseau : le retour discret du RS-232
L’autre annonce structurante du mois est plus discrète mais tout aussi importante : les ports série peuvent désormais être proxifiés via ESPHome sur votre réseau local.
Concrètement : vous avez un compteur Linky dans le tableau électrique du garage, et votre serveur Home Assistant tourne dans le bureau à l’étage. Jusqu’à présent, il fallait soit déplacer le serveur, soit tirer un câble USB de plusieurs mètres (avec les problèmes de signal qui vont avec), soit s’en remettre à un ESP qui fait la lecture lui-même et publie en MQTT. Avec le nouveau composant serial_proxy d’ESPHome, n’importe quel port série branché sur un ESP devient accessible comme s’il était physiquement connecté à votre instance.
Les cas d’usage sont nombreux et concrets :
- Compteurs P1 (Linky en France, équivalents européens via Téléinfo — une nouvelle intégration Teleinfo arrive d’ailleurs ce mois-ci pour les utilisateurs français)
- Amplis et projecteurs en RS-232 (le nouveau pilote Denon RS-232 est le premier à en bénéficier, et le Russound RIO existant a été migré)
- Capteurs industriels, équipements AV anciens, bref tout ce qui parle série
Sous le capot, c’est une migration majeure : Home Assistant abandonne la bibliothèque historique pyserial pour serialx, un driver async-first écrit pour la façon dont la plateforme fonctionne aujourd’hui. Un sélecteur de port série remanié arrive partout dans l’interface, affichant côte à côte les ports USB locaux et les proxys ESPHome distants, avec mise à jour en direct (branchez un dongle USB pendant que le menu est ouvert, il apparaît).
Soyons honnêtes : à ce stade, l’expérience n’est pas grand public. Il faut écrire son YAML ESPHome, flasher un ESP, brancher physiquement le matériel. Mais comme pour les proxys Bluetooth et IR avant lui, on connaît la trajectoire : du matériel prêt à l’emploi suivra, des configurations pré-faites apparaîtront, et l’expérience deviendra progressivement plug-and-play.
L’ergonomie passe un cap
Au-delà du bas niveau, 2026.5 muscle sérieusement l’expérience quotidienne.
Le tableau de bord Maintenance
Tout le monde a connu le coup du capteur de mouvement qui ne déclenche plus la lumière du couloir un soir, parce que sa pile a lâché trois jours plus tôt sans crier gare. Le nouveau dashboard Maintenance, construit par le contributeur communautaire @Brookke, agrège automatiquement toutes les entités de batterie de la maison, les groupe par pièce, et fait remonter les niveaux faibles en haut. C’est bête comme chou, c’est attendu depuis des années, c’est enfin là par défaut.
Détail technique pour les développeurs : ce dashboard est généré par une strategy — un morceau de code qui fabrique l’interface à la volée selon ce qu’il trouve dans votre installation. Et à partir de cette version, n’importe qui peut publier ses propres strategies depuis une intégration custom ou un module frontend. Un dashboard pour vos plantes, votre aquarium, votre imprimante 3D, votre homelab — autogénéré pour qui l’installera. Ça promet.
Activité sur le dashboard Security
Dans la même veine, le dashboard Security gagne une barre latérale Activity qui affiche un journal en direct sur 24 heures de tout ce qui se passe côté sécurité : caméras, serrures, panneaux d’alarme, capteurs d’ouverture, présence des personnes. Ce sont des informations qu’on consultait jusqu’ici en allant chercher dans le logbook, ou qu’on devait recréer à la main dans son propre dashboard. C’est maintenant offert.
La carte raccourci
Pour ceux qui construisent leurs interfaces, la nouvelle shortcut card comble un manque évident : un bouton tactile qui n’est pas lié à une entité, juste à une action. Naviguer vers une autre vue, ouvrir une URL externe (votre routeur, votre NAS), lancer Assist, déclencher un script. Avec des paramètres par défaut intelligents — choisissez une destination, le titre, l’icône et la couleur se remplissent tout seuls. Elle existe aussi en version badge compacte.
Tile card pour media players
Les utilisateurs réclamaient depuis longtemps un meilleur contrôle de leurs amplis et lecteurs depuis les tile cards. C’est livré : sélection de source en dropdown direct, sélection de mode son (Movie, Music, Night), et surtout — enfin — la possibilité de choisir précisément quels boutons de lecture afficher et dans quel ordre. Plus de bouton « turn on » sur une TV qui n’en a pas besoin, plus de bouton « next track » manquant sur l’enceinte.
Automatisations : la durée arrive enfin
S’il fallait pointer une seule limite des automatisations purpose-specific introduites en décembre dernier, c’était l’absence du modificateur for — le « pendant N minutes ». Toute « automatisation motion détecté » rêvait en secret de pouvoir dire « pas de mouvement depuis 5 minutes ». Toute condition « porte ouverte » voulait en réalité dire « ouverte depuis au moins 10 minutes ».
C’est désormais fait, en Labs. Un champ for est apparu sur la grande majorité des triggers d’état (mouvement, occupation, portes, fenêtres, lumières, interrupteurs, climat, volets), et la durée est disponible sur toute la famille des conditions d’entité. Plus besoin de bricoler avec des helpers de template ou de basculer en mode YAML pour exprimer une notion aussi fondamentale.
Les exemples parlent d’eux-mêmes :
- « Quand la porte d’entrée est ouverte depuis plus de 2 minutes » → rappel de la fermer
- « Quand aucun mouvement dans le bureau depuis 15 minutes » → extinction des lumières
- « Quand la porte du garage est ouverte depuis plus de 30 minutes après le coucher du soleil » → notification
S’ajoutent une série de nouveaux triggers : événements media player (mute/unmute, changement de volume, franchissement de seuil), événements timer (started, paused, restarted, cancelled, finished, et un nouveau « temps restant »), événement sonnette unifié (peu importe la marque), conditions sur les to-do lists. La grammaire automation se rapproche pas à pas de la façon dont on parle naturellement.
⚠️ À noter cependant : les triggers entered_home/left_home et conditions is_home/is_not_home ont été retirés des entités Person et Device Tracker, le temps qu’une approche cross-domain plus ergonomique soit livrée dans une prochaine version. Si vous les utilisez, il faut revenir à des state triggers classiques en attendant. C’est typique du fonctionnement « build in the open » du projet : on assume une régression temporaire au profit d’une refonte propre.
L’investissement le plus discret, et peut-être le plus important : la documentation
Franck Nijhof le dit lui-même : son moment préféré de cette release, c’est la refonte intégrale de la documentation sur les templates. Et il a raison de le souligner.
Les templates Jinja2 de Home Assistant sont l’une de ses zones les plus puissantes — et l’une des plus intimidantes. Quatorze nouvelles pages d’apprentissage progressif arrivent, depuis « qu’est-ce qu’un template » jusqu’aux macros custom, en passant par les boucles, les conversions de types, les dates et les patterns courants. Deux tutoriels concrets construisent quelque chose d’exploitable : une alerte de batterie faible quotidienne, et un capteur de température moyenne de la maison. Chacune des plus de 200 fonctions, filtres et tests dispose maintenant de sa page dédiée avec exemples montrant l’entrée et la sortie réelle. Et une page d’erreurs courantes liste les messages tels qu’ils apparaissent, pour qu’on puisse les coller dans un moteur de recherche et tomber directement sur la solution.
Pour couronner le tout, les éditeurs de code présents un peu partout dans l’interface gagnent une autocomplétion contextuelle : tapez states( et l’éditeur vous propose vos entités, device_attr( et il vous propose vos devices, et au survol vous obtenez le nom convivial avec la valeur actuelle. Ce sont les petites frictions qui usaient les nouveaux venus, et qui disparaissent.
C’est moins spectaculaire qu’un nouveau protocole, mais c’est probablement ce qui fera basculer dans l’usage avancé une partie des utilisateurs qui restaient bloqués à l’interface graphique.
Côté intégrations : du lourd
Douze nouvelles intégrations rejoignent le catalogue. Au-delà des Honeywell String Lights et Novy Cooker Hood déjà cités, on retiendra :
- Teleinfo pour les compteurs Linky français via TIC, en local
- EARN-E P1 Meter pour les Pays-Bas, push local sans cloud
- Duco, ventilation mécanique contrôlée, lancée directement en qualité platinum
- Fumis, poêles à pellets (Austroflamm, HAAS+SOHN, Heta… équipés du module WiRCU)
- Eurotronic Comet Blue et clones (Sygonix, Hama, Lidl Silvercrest) en Bluetooth
- Victron GX, monitoring d’installations solaires complètes via MQTT
- OMIE, prix spot de l’électricité pour l’Espagne et le Portugal
Côté améliorations notables : MQTT gagne les plateformes time/datetime/date, Matter prend en charge les capteurs de radon, OpenAI Conversation passe sur GPT-5.5 et le tout nouveau gpt-image-2, Anthropic ajoute Claude Opus 4.7, UniFi Protect devient un vrai hub d’alarme avec panneau, sirènes PoE et relais SuperLink (jusqu’à 2 km en LoRa). Et Apple TV peut enfin recevoir du texte de Home Assistant, finie la chasse aux lettres sur le clavier à l’écran.
L’intégration historique LANnouncer disparaît en revanche, son app Android compagnon n’étant plus disponible.
Ruptures de compatibilité à surveiller
Au-delà du cas Person/Device Tracker déjà mentionné, quelques points d’attention pour les mises à jour :
- Ring : l’événement type de la sonnette passe de
dingàringpour s’aligner sur le nouveau standard doorbell - Gardena Bluetooth : la valeur « finish watering » devient un timestamp dans un sensor classique, plus un binary sensor
- Supervisor : les actions
hassio.*lèvent désormais correctement les erreurs au lieu de les avaler. Ajoutezcontinue_on_error: truesi vous comptiez sur l’ancien comportement - pilight : désactivée à cause d’une incompatibilité avec setuptools 82, en attente d’un mainteneur
- Webhook : l’option
local_onlydoit être un vrai booléen, plus de1ou"yes"toléré
En conclusion
Home Assistant 2026.5 n’est pas la release qui révolutionne tout, et c’est précisément ce qui en fait sa force. Le projet exécute méthodiquement une feuille de route désormais publique, ajoute pierre par pierre les piliers manquants — IR, RF, série sur réseau —, et travaille en parallèle l’ergonomie quotidienne et la pédagogie. Chaque mois on a un peu moins besoin de toucher du YAML, un peu moins besoin de remplacer du matériel, un peu plus de raisons d’inviter quelqu’un qui n’est pas geek à utiliser sa propre installation.
À l’heure où le secteur du smart home reste dominé par des silos propriétaires et un goût prononcé pour l’obsolescence accélérée, c’est une trajectoire qui mérite qu’on y prête attention. La radio fréquence n’est qu’un protocole de plus dans la liste, mais le message est plus large : votre maison n’a pas besoin d’être neuve pour être intelligente.
Home Assistant 2026.5 est disponible depuis le 6 mai 2026 via les canaux habituels. La version patch 2026.5.3 du 19 mai corrige plus de 40 bugs. La feuille de route publique du projet est consultable sur GitHub.
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