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Informatique

Jolla, l'increvable

Cédrix · 25/05/2026
Modifié le 25 mai 2026 à 10h34

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Comment une poignée de Finlandais s’obstine à construire l’alternative européenne à Google et Apple — et pourquoi, cette fois, on ferait peut-être bien de les écouter


À Tampere, deuxième ville de Finlande, il neige onze mois sur douze et le soleil hiverne à l’horizontale. C’est dans cette ville sans glamour, à 180 kilomètres au nord d’Helsinki, qu’une trentaine d’ingénieurs s’entête depuis quinze ans à faire ce que toute personne raisonnable du secteur considère comme une lubie : construire un smartphone européen qui ne dépende ni de Google ni d’Apple. Ils s’appellent Jolla — yolla, en finnois, qui signifie « petit voilier » — et l’histoire qu’ils racontent est l’une des plus improbables de la tech mondiale.

Elle commence en 2011, dans les ruines fumantes de Nokia. Stephen Elop, le PDG canadien parachuté à la tête du géant finlandais, vient de signer son fameux burning platform memo et de jeter le téléphone par la fenêtre du quatorzième étage. Adieu MeeGo, le système d’exploitation Linux maison sur lequel Nokia travaillait depuis des années. Bonjour Windows Phone. Six mois plus tard, une partie des ingénieurs MeeGo claque la porte, ramasse les morceaux du projet et fonde Jolla. Leur idée est limpide : si Nokia ne veut plus de cette technologie, eux en veulent. Et le monde aussi, peut-être.

Quinze ans plus tard, on peut dire deux choses. La première, c’est qu’ils se sont trompés sur le « le monde aussi ». La seconde, c’est qu’ils sont toujours là.

Le cimetière des ambitions

Pour mesurer ce que cela représente, il faut se rappeler ce qu’est devenu le marché du smartphone entre-temps. Microsoft a abandonné Windows Phone. BlackBerry a capitulé. Firefox OS, Ubuntu Touch, Tizen, webOS — tous les systèmes d’exploitation mobiles non-Android et non-iOS sont morts, ont muté en gadgets de niche, ou survivent à l’état végétatif sur des téléviseurs connectés. Android et iOS contrôlent à eux deux 99 % du marché mondial. Quand on parle de duopole, c’est rarement aussi vrai qu’ici.

Dans ce cimetière, Jolla a failli rejoindre les autres. En 2015, la société frôle la faillite après l’échec retentissant de sa tablette, financée par Indiegogo et jamais livrée à la plupart des contributeurs. En 2020, elle perd ses contrats russes après l’invasion de l’Ukraine — ce qui, pour une entreprise qui avait fait de Moscou l’un de ses principaux clients gouvernementaux, est un coup dur. En 2023, elle se restructure sous une nouvelle entité, Jollyboys Oy. Le mot d’ordre interne, à ce moment-là, ressemble à « on continue ».

Et on continue. C’est même tout l’enjeu.

Le pari de la souveraineté

Pour comprendre pourquoi Jolla mérite mieux qu’un haussement d’épaules, il faut sortir un instant du seul terrain du smartphone. Le projet de cette PME finlandaise se déploie aujourd’hui sur quatre axes qui, mis bout à bout, forment quelque chose que l’Europe n’a jamais vraiment eu : un écosystème logiciel mobile indépendant, complet, et techniquement viable.

Il y a d’abord Sailfish OS, leur système d’exploitation. C’est un vrai Linux — pas une couche Android maquillée, pas un fork camouflé, mais une distribution Linux conçue pour les écrans tactiles. Sa cinquième version, baptisée Tampella du nom d’un quartier industriel de Tampere, est sortie début 2025 avec plus de 300 améliorations. Sailfish ne demande pas de compte Google. Il n’envoie pas de télémétrie en arrière-plan. Il chiffre, il isole les applications, il propose une gestion fine des permissions. Et il fonctionne, depuis plus de dix ans, sur des téléphones qui continuent de recevoir des mises à jour — l’antithèse exacte de l’obsolescence programmée.

Il y a ensuite AppSupport, et c’est sans doute le coup le plus malin de Jolla. Le grand problème de tout système alternatif à Android, c’est l’absence d’applications. Personne ne veut d’un téléphone sans WhatsApp, sans application bancaire, sans Uber. AppSupport résout le problème en permettant aux applications Android de tourner sur n’importe quelle plateforme Linux, sans avoir à installer Android lui-même. Pour les constructeurs automobiles européens — Renault, Stellantis, BMW, Volkswagen, qui cherchent désespérément à se libérer d’Android Automotive et de ses conditions léonines — c’est exactement ce dont ils ont besoin. Jolla a déjà décroché des partenariats dans l’automobile via sa filiale Seafarix, et travaille avec des opérateurs télécoms dont les noms restent confidentiels.

Il y a, depuis 2024, le Jolla Mind2, un petit boîtier de la taille d’un livre de poche, fabriqué à Salo (l’ancienne ville-usine de Nokia, autre symbole), qui fait tourner un assistant d’intelligence artificielle entièrement en local. Pas de cloud, pas de transfert de données vers des serveurs américains, pas de modèle qui apprend en douce sur vos courriels. Le Mind2 est vendu 629 euros, livré avec le logiciel Venho.AI développé par une société partenaire. Trois mois d’abonnement inclus, puis 9,99 euros par mois. C’est l’incarnation matérielle d’une idée : si l’IA doit s’installer dans nos vies professionnelles et privées, peut-être qu’elle ferait mieux de le faire chez nous, pas chez Sam Altman.

Et il y a enfin, depuis décembre 2025, le retour du Jolla Phone. Un smartphone européen, assemblé à Salo, doté d’une batterie remplaçable par l’utilisateur (oui, ça existe encore), d’un interrupteur physique de confidentialité, et d’au moins cinq ans de mises à jour garanties. Annoncé à 499 euros en précommande, 649 euros au prix de vente final. Jolla avait conditionné la production à 2 000 précommandes avant le 4 janvier 2026. Le seuil a été atteint en un week-end. Trois mois plus tard, le compteur affiche plus de 10 000 précommandes et plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires engagé. Les premières livraisons sont prévues fin juin 2026.

La leçon de modestie

Soyons clairs : Jolla ne va pas tuer Apple. Jolla ne va même pas chatouiller les pieds de Xiaomi. Les dirigeants eux-mêmes l’admettent sans détour — Sami Pienimäki, le PDG, parle d’un produit de niche et revendique le terme. Le slogan interne, DIT — Doing It Together, est une déclaration d’humilité autant qu’un appel à la communauté. Personne, chez Jolla, ne prétend renverser la table.

Et c’est précisément ce qui rend leur démarche intéressante.

Depuis quinze ans, l’Europe accumule les annonces tonitruantes sur sa « souveraineté numérique » sans produire grand-chose de concret. On a eu Qwant le moteur de recherche, qui survit. On a eu Cloudwatt et Numergy, les clouds souverains qui ont disparu. On a eu Quaero, le moteur de recherche franco-allemand qui devait concurrencer Google et qui a coûté 200 millions d’euros pour aboutir à rien. On a eu Bleu, S3NS, et toutes les coentreprises franco-américaines dont la souveraineté tient à un contrat de licence avec Microsoft ou Google. Pendant ce temps, à Tampere, une PME sans soutien public massif fabrique réellement, vend réellement, et fait tourner réellement un système d’exploitation européen sur un téléphone européen assemblé en Europe.

La leçon de Jolla, c’est que la souveraineté numérique n’est pas un slogan ministériel. C’est un travail d’ingénierie patient, ennuyeux, sous-financé, qui se mesure en décennies, pas en cycles électoraux. C’est aussi, accessoirement, une question de talent : Jolla revendique « plus de 400 années cumulées d’expérience » sur le développement de systèmes d’exploitation au sein de son équipe. Ce capital humain, c’est celui que Nokia a laissé filer en 2011 et que Jolla a ramassé. Aucune politique industrielle européenne n’aurait pu le reconstituer ex nihilo.

Les paradoxes du projet

Tout n’est pas rose pour autant, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Sailfish OS reste un système marginal : on l’estime à 75 000 à 80 000 utilisateurs actifs dans le monde, soit la taille d’une ville moyenne. Le catalogue d’applications natives est maigre. Pour faire tourner une banque ou un service de messagerie populaire, l’utilisateur doit passer par AppSupport — qui simule Android, ce qui pose la question gênante (mais légitime) que pose un journaliste de TechSpot : pourquoi installer Sailfish pour faire tourner des applications Android, plutôt que d’installer directement Android ?

La réponse de Jolla est philosophique avant d’être technique : parce que la couche Linux dessous compte, parce que ce qui ne transite pas vers les serveurs de Google ne peut pas être analysé par Google, parce que la sandbox dans laquelle tourne l’application Android est sous contrôle européen. C’est une réponse qui ne convaincra pas tout le monde — mais qui convainc visiblement assez de gens pour que 10 000 personnes aient mis 99 euros d’acompte sur un téléphone qu’elles ne recevront qu’en juin.

Il y a aussi, et il faut le dire, les questions de l’exécution. Le site web de Jolla, daté, mal entretenu, parsemé de coquilles et de doublons, donne une image que la rigueur technique de l’entreprise ne mérite pas. La boutique en ligne est minimaliste, presque artisanale. Le marketing est sympathique mais amateur. Une partie du charme de la marque tient à ce côté garage — ils font ce qu’ils savent faire, ils ne font pas semblant — mais le grand public, lui, regarde la vitrine avant d’entrer dans la boutique.

Ce que Jolla dit de nous

Au fond, l’histoire de Jolla n’est pas l’histoire d’un téléphone. C’est l’histoire d’un test. Le test de savoir si l’Europe, qui a perdu la bataille du moteur de recherche, du réseau social, du cloud, de la messagerie, du système d’exploitation desktop, du système d’exploitation mobile, et qui s’apprête à perdre celle de l’intelligence artificielle, est encore capable de produire et de soutenir, à son échelle, des alternatives crédibles. Pas universelles. Pas dominantes. Juste crédibles.

La réponse n’est pas dans les communiqués de la Commission européenne. Elle est dans le fait qu’à Salo, en Finlande, dans une ancienne usine Nokia reconvertie, des ouvriers assemblent en ce moment même des téléphones qui partiront en juin chez 10 000 personnes ayant payé d’avance pour un appareil dont ils n’ont vu que les photos.

Ces gens-là ne sont pas des illuminés. Ce sont des médecins, des juristes, des ingénieurs, des chefs d’entreprise, des journalistes, des fonctionnaires européens. Ce sont des gens qui ont lu trop d’articles sur Cambridge Analytica, sur Pegasus, sur les écoutes de la NSA, sur les conditions générales d’utilisation qui changent du jour au lendemain. Ce sont des gens qui se sont rendu compte qu’à force de payer leurs téléphones avec leurs données, ils n’avaient plus ni l’un ni l’autre.

Jolla ne leur promet pas la lune. Jolla leur promet un téléphone qui fonctionne, qui ne les espionne pas, et qui sera encore mis à jour dans cinq ans. Pour 649 euros. C’est peu. C’est énorme.

À Tampere, il neige toujours. Et le petit voilier finlandais, contre vents et marées, continue d’avancer.


Pour aller plus loin : jolla.com, sailfishos.org, et le forum sailfishos.org/community, où une partie du développement se fait à ciel ouvert.

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