Pourquoi ce dossier ?
Mon compteur électrique mesure ma consommation en permanence. Il connaît mon intensité instantanée, ma puissance apparente, mes index horaires heures creuses / heures pleines, le tarif en cours, et beaucoup d’autres choses. Tout cela est inscrit sur l’écran du compteur — mais je ne vais pas aller dans le garage toutes les minutes pour relever des chiffres.
Heureusement, le compteur diffuse ces données en continu sur une sortie dédiée. C’est la téléinformation client (TIC), une liaison série prévue à l’origine pour piloter des équipements domestiques (ballons d’eau chaude, contacteurs jour/nuit) en fonction des informations tarifaires.
Avec un Raspberry Pi et un peu d’électronique, on peut intercepter ce flux, le publier sur le broker MQTT de la maison, et le rendre accessible à Home Assistant pour visualiser et automatiser.
Plan du dossier téléinfo
Cinq articles, dans l’ordre de lecture conseillé :
- Le bornier téléinfo (cet article) — d’où vient cette sortie, ce qu’elle est, où la trouver, comment s’y raccorder.
- La démodulation ASK — le signal n’est pas directement lisible, il faut le démoduler avec un montage à optocoupleur + MOSFET.
- Le protocole TIC — structure des trames série, étiquettes, calcul du checksum.
- Décoder et préparer le Raspberry Pi — installation de l’OS, câblage GPIO, lancement de
raspjson. - Envoyer les trames vers l’unité de traitement — relais MQTT vers Home Assistant.
Un sixième article, optionnel, montre comment ajouter un consommateur PostgreSQL au broker MQTT pour conserver un historique long requêtable en SQL.
Un peu d’histoire
L’arrêté de 1987
En France, les compteurs électroniques sont apparus à la suite de l’arrêté du 6 janvier 1987, publié au Journal officiel du 8 février 1987, relatif à la construction et à l’approbation de type des compteurs d’énergie électrique fondés sur le principe de la mesure électronique de l’énergie.
Cet arrêté fixe les caractéristiques techniques que ces nouveaux compteurs doivent respecter pour être homologués. Il prévoit notamment deux fonctions qui les distinguent des anciens compteurs à disque électromécanique :
- La réception d’ordres de télécommande centralisée à 175 Hz — pour piloter à distance le changement de tarif.
- Une liaison série de téléinformation client — pour permettre au consommateur d’exploiter localement les données de son compteur.
C’est cette seconde fonction qui nous intéresse.
Le système Pulsadis (175 Hz)
Même si on ne va pas l’utiliser, comprendre la télécommande 175 Hz aide à se repérer dans l’écosystème EDF/Enedis. Le système, baptisé Pulsadis, sert depuis plusieurs décennies à transmettre des ordres aux compteurs et récepteurs domestiques via le réseau électrique lui-même.
Le principe est élégant : le signal porteur est à 175 Hz, avec une amplitude minimum de 0,9 % de la tension nominale du secteur, soit 2,3 V. Chaque emplacement d’impulsion se compose d’une durée de 1 seconde pendant laquelle il peut y avoir ou non émission de la porteuse à 175 Hz, et d’un silence de 1,5 secondes servant de séparateur avec l’emplacement suivant.
Concrètement, c’est ce qui fait basculer ton compteur entre heures pleines et heures creuses, et qui actionnait — quand il existait — le relais 175 Hz du tableau électrique pour lancer la chauffe du ballon d’eau chaude pendant la nuit. Aucun fil dédié n’est nécessaire : l’ordre voyage sur les câbles d’alimentation eux-mêmes.
Avec les compteurs Linky, Pulsadis perd de son importance : Linky gère lui-même les changements tarifaires et expose des « contacts virtuels » via sa sortie TIC. Mais le système 175 Hz reste utilisé sur l’éclairage public et certaines installations existantes.
Et la téléinformation, alors ?
La téléinformation, c’est l’autre fonction prévue par l’arrêté de 1987 : une liaison série qui diffuse en permanence les données internes du compteur. Contrairement à Pulsadis (descendant, du réseau vers le compteur), la TIC est montante (du compteur vers un récepteur client).
Cette sortie est restée fondamentalement la même depuis trente ans, d’un compteur électronique bleu des années 90 à un Linky moderne. Le bornier a évolué, le débit peut doubler, mais le principe est inchangé : brancher deux fils, lire en série.
Caractéristiques de la liaison
Modulation ASK à 50 kHz
Le signal présent aux bornes du compteur n’est pas un signal TTL directement utilisable. C’est un signal numérique transporté par une modulation d’amplitude (ASK) sur une porteuse à 50 kHz : présence de porteuse = bit 0, absence = bit 1.
Cette modulation rend la liaison robuste face au bruit électrique d’un tableau (parasites secteur, harmoniques de découpage). En contrepartie, il faut un circuit de démodulation entre le compteur et le récepteur — c’est l’objet de l’article suivant.
Paramètres série (après démodulation)
Une fois le signal démodulé, on retrouve une UART asynchrone classique. Deux modes coexistent sur Linky :
| Paramètre | Mode historique | Mode standard |
|---|---|---|
| Débit | 1200 bauds | 9600 bauds |
| Bits de données | 7 | 7 |
| Parité | paire | paire |
| Bits de stop | 1 | 1 |
Notation : 1200 7E1 (historique) ou 9600 7E1 (standard).
Le mode historique est la configuration par défaut, compatible avec tous les compteurs depuis l’arrêté de 1987. Le mode standard a été introduit avec le Linky et offre plus d’informations, mais doit être activé sur demande auprès d’Enedis. Ce dossier traite uniquement du mode historique.
Isolation et configuration
Les bornes de la TIC sont isolées galvaniquement des circuits internes du compteur — c’est-à-dire qu’il n’y a pas de connexion électrique directe entre la TIC et les conducteurs de puissance 230 V. Cette isolation est obligatoire pour la sécurité du récepteur et de l’utilisateur.
Sur les anciens compteurs électroniques, la sortie pouvait être configurée en programmation locale dans l’un de trois modes :
- TELEIN : trames de téléinformation transmises (mode normal, c’est celui-ci qu’on veut) ;
- METROL : émission d’impulsions métrologiques (pour les outils de vérification du compteur) ;
- VEILLE : trames réduites au numéro de série.
Sur Linky, ces modes ont disparu — la TIC est active en permanence — mais le choix entre historique et standard se fait à distance, via une demande à Enedis.
Où trouver le bornier
Le bornier TIC est présent sur :
- les compteurs électroniques historiques (constructeurs Sagem, Landis+Gyr) — typiquement bleus, déployés des années 90 à 2015 environ ;
- les compteurs Linky (constructeurs Sagemcom, Landis+Gyr, Itron) — déployés depuis 2015.
Emplacement physique
Compteur électronique bleu : le bornier se trouve sous le capot inférieur (à dévisser ou clipser), sur la face avant du compteur. Deux bornes à vis identifiées I1 et I2.
Linky monophasé : derrière le cache fluorescent en bas, accessible sans outil. Bornier à effet ressort (broches rigides à enfoncer après dénudage) avec trois bornes : A, I1, I2.
Linky triphasé : derrière le cache fluorescent en haut à droite du module central.
Si le cache est plombé par un scellé Enedis, il faut contacter Enedis avant de le couper. En général, l’accès à la TIC est autorisé — c’est précisément la finalité de cette sortie — mais le scellé impose une déclaration préalable.
Quelles bornes utiliser ?
Sur un compteur électronique (deux bornes) : I1 et I2, sans ambiguïté.
Sur un Linky (trois bornes), attention :
| Connexion | Rôle |
|---|---|
I1 ↔ I2 |
Signaux de téléinformation (c’est ce qu’on veut lire) |
I1 ↔ A |
Alimentation TIC (~13 V à vide, 50 kHz) pour alimenter un récepteur autonome |
⚠️ De nombreux tutoriels anciens parlent de I1 et A pour la téléinfo. C’était valable sur les compteurs électroniques (qui n’avaient qu’un seul circuit), mais sur Linky les données passent par I1 et I2. Si l’on prend I1–A, on récupère le signal d’alimentation, pas les trames.
C’est l’erreur la plus fréquente sur les vieux tutoriels — gardons cette règle en tête pour la suite du dossier.
Le câble
Enedis spécifie un câble de type téléphonique intérieur :
- paire torsadée simple avec écran (aluminium) et conducteur de drain ;
- conducteurs monobrins en cuivre étamé, diamètre 0,5 à 0,6 mm ;
- isolant PVC.
En pratique, n’importe quel câble téléphonique standard convient pour quelques mètres dans une installation domestique. L’écran est utile en environnement bruyant (proximité de variateurs, gros moteurs) mais pas indispensable pour 2 mètres entre le compteur et un récepteur dans le même placard.
Longueur maximale
La longueur du bus peut atteindre 500 m en topologie quelconque. Le récepteur n’a donc pas besoin d’être à côté du compteur — on peut tirer un câble jusqu’au bureau ou jusqu’au garage où se trouve le Raspberry Pi.
Au-delà de quelques dizaines de mètres, deux précautions :
- utiliser du câble blindé et raccorder le blindage à la masse côté récepteur ;
- éviter les chemins de câbles qui longent l’alimentation 230 V.
Et la suite
À ce stade, on sait :
- pourquoi cette sortie existe et ce qu’elle propose ;
- quelles bornes utiliser sur quel type de compteur ;
- quel câble tirer et jusqu’où.
L’étape suivante est de démoduler le signal ASK 50 kHz pour le transformer en signal TTL lisible par un microcontrôleur. C’est l’objet du prochain article.
Référence
Spécification officielle Enedis (anciennement ERDF) : ERDF-NOI-CPT_02E — Sortie de télé-information client des appareils de comptage électroniques utilisés par ERDF.
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